J’ai souvent dit que j’étais un « enfant de la politique de la ville ».

Dans le sens où, quand j’ai commencé à travailler en France, en 2015, c’était au CDR – le Centre de ressources « politique de la ville » à Mayotte – l’équivalent du CR-CSUR ici à la Réunion et les QPV – quartiers prioritaires de la ville – venaient tout juste de sortir. Nous étions une belle équipe, quatre ou cinq chargés de missions qui s’occupaient de l’accompagnement des chefs de projet des différentes communes pour écrire les contrats de ville.

Ce n’était plus des CUCS, ça venait de changer et moi j’étais chargé d’une mission transverse – monter les conseils citoyens. Depuis mes vingt ans, j’ai toujours bossé dans le milieu associatif (on l’appelle le « communautaire » au Québec) puis dans des ONG au Burkina et au Mali, des radios communautaires en tant que bénévole, des Comités Populaires en tant que militant tendance anarcho-syndicaliste – et là, au CDR, on me demandait de structurer des collectifs d’habitants pour influencer les politiques publiques. C’était le job de mes rêves.

Surtout que je ne connaissais pas le territoire : ma stratégie était donc simple, je l’avais pratiqué maintes fois à Kidal, Gao, Tombouctou. Simplement, aller voir les habitants avec une humilité sociologique : « Salut, je connais rien, raconte-moi »

Je suis mis à lire la loi, à lire les évaluations des CUCS, à comprendre les 3 piliers (cohésion sociale ; cadre de vie et aménagement urbain ; développement économique et insertion). Je trouvais ça complet, comme loi. Surtout qu’elle était basée sur un écrit de Hélène Bacquet et Mohammed Mechemache : Pour une réforme radicale de la politique de la ville.

Il y avait cinq enjeux, issus de cet ouvrage :

  • appuyer le développement du pouvoir d’agir (intensification des politiques publiques co-élaborées et qui s’appuient sur les initiatives citoyennes)
  • mettre les citoyens au coeur des services publics
  • démocratiser la politique de la ville
  • changer l’image des quartiers
  • accompagner un renversement de démarche par la formation et la co-formation.

10 ans plus tard, je crois qu’on est loin de la réussite de ces cinq enjeux initiaux.

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Sur Mayotte, j’ai utilisé divers outils pour mobiliser les habitants. Une des plus grandes réussites est la réalisation d’un film avec les jeunes de Kawéni, pour les inciter à s’occuper de la « chose politique ». Une véritable mobilisation d’éducation populaire à regarder ici.

https ://www.youtube.com/watch?v=K93vfV3FhLM

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Arrivé à la Réunion en 2016, je me suis aperçu qu’il y avait très peu de conseils citoyens. Qu’il y avait une démocratie participative, oui, mais pas dans le sens de la co-construction à la politique de la ville. Alors, j’ai pris les projets que j’avais écrit sur les conseils citoyens à Mayotte, j’ai changé 976 pour 974, j’ai pris mon bâton de pèlerin et me suis mis à en parler. Ca a fait mouche à quelques reprises et nous nous sommes véritablement amusés avec des équipes solides d’agents communaux – ouverts à la participation pour améliorer le service publique.

Ma méthode était simple. Elle est simple.

Premièrement, nous identifions des « groupes-quartiers ». Il y a toujours « des quartiers » dans un quartier. Puis, on se lie aux associations des territoires et aux adultes relais – qui connaissent leur public – et nous pouvons créer de la participation citoyenne simplement en discutant des problématiques/solutions de ces dits quartiers.

Exemple de discussions, en animations participatives

  • Avec une carte : quels sont les trajets que vous faites dans le quartier ? À pied, en vélo, en bus, en voiture ?
  • Quels commerces fréquentez-vous ? Épiceries, marché forain, boulangerie, boutiques ? dans le quartier ou non ? les habits, les chaussures, etc…
  • En sous-question : qu’en est-il de l’économie informelle ? (assurément, on y observe tout un réseau)
  • Quels sont les « sous-quartiers » dans le quartier ? Y a-t-il des assos leaders, des personnes leaders connus ? (et les points de vue, négatifs, positifs ?)
  • Histoire des quartiers : le culturel, le cultuel, les traditions, les RHI possibles, les changements apportés depuis des années, les migrations ?
  • Les jeunesses : où s’amusent-elles ? que font-elles ? qu’en est-il de la parentalité, etc.

Notons bien que lors des rencontres avec les « groupes-quartiers » nous n’avons jamais évoqué la politique de la ville, ni les piliers, ni la loi Lamy, ni les CAC ; ni les conseils de secteur ou de quartier : rien de tout ça.

Je le redis, tout simplement :« Racontez-nous votre quartier, on ne connaît pas… » dans une humilité sociologique.

Chaque questionnement amène son lot de sous-questions, et il est possible d’observer des « trésors de la langue » – ces expressions juteuses qui expliquent une partie du culturel – ou bien des faits, des anecdotes, des déplacements… 

Les premières rencontres ont des thématiques larges, mais après analyse, tirée de ces discussions en partie informelles, il est possible de définir des assises communes, puis des priorisations d’action dans les discours. Nous pouvons donc ensuite focuser sur les pratiques coutumières, pratiques du corps, pratiques alimentaires, vestimentaires, techniques, ludiques, linguistiques et puis, au final, éthiques.

De là, nous avons fait « Rev Pou fe » – mais c’est une autre histoire.

Écrit de cette manière, ça semble intellectuel, certes. Mais les discussions amènent des affinités dans le groupe, établit un lien de confiance : à cet instant, on dégaine la possibilité de discuter avec les instances communales et/ou étatiques. On vient de remobiliser de véritables conseils citoyens.

On vient de créer une forme d’école de la citoyenneté mais sans le dire, juste en le vivant. La démocratie est une expérience…

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Mais le Covid est arrivé, et il a fallu tout rebâtir.

Les priorités avaient changé. Dans l’associations même, nous avions constaté que les habitants souhaitaient plus d’animations dans les quartiers pour oublier le confinement et les gestes barrière – nous avons donc développé des actions de développement social local – dans lesquelles il y avait toujours de la participation, mais beaucoup plus informel.

Et cette participation est tout aussi importante.

Les CUCS à l’époque faisait déjà référence à la concertation des habitants en tant qu’élément fort de la préparation de la nouvelle contractualisation. Mais avec la loi Lamy, l’Etat a inscrit cette participation dans la Loi. C’était un geste fort.

  • Mais est-ce la qualité du débat public s’est améliorer et est-ce les citoyens ont été ecisions associé aux ecisions ?
  • Est-ce que les conditions de la participation sont aujourd’hui réunies ?
  • Est-ce que les acteurs sont prêts ?

Il me semble m’être buté régulièrement à des « Oui mais… » en terme de participation : « Oui, oui, on va cocher les cases, on va faire en sorte de le faire mais tu sais Benoit, les habitants, c’est compliqué… »

Je me répète depuis 10 ans :

Le pouvoir d’agir d’instances de participation est l’un des moyens les plus efficaces pour renouveler les politiques publiques sur un mode ascendant en s’appuyant sur l’expertise des citoyens et la codécision. Elle peut aussi stimuler les dynamiques d’émancipation des personnes, en particulier les plus précaires et éloignées de la parole. Et rappelons que la base de la démocratie est l’impulsion des habitants sur un territoire.

Après, si on ne fait rien pour impulser ces dynamiques sur les territoires, il ne faut pas se surprendre à voir le FN aux portes du pouvoir. Et ici, FN est utilisé à bon escient.

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J’ai décidé de me retirer de la vie associative un temps.

Pour être honnête, je suis fatigué de me répéter et tenter de convaincre les différentes collectivités, les différents acteurs étatiques que “pour faire adhérer les populations à un « projet » et aux politiques publiques à mettre en place, il faut les faire participer dès le départ.”

Au final, je n’ai peut-être pas raison. Peut-être qu’on souhaite le FN au pouvoir et des populations loin de “la chose politique”

Mais je crois qu’il faut “zigiler” et ne jamais arrêter.

Nous artrouv’ sur les ronds-points. J’aurai une caméra entre les mains.

Benoit Maheux – directeur de JB4 de février 2016 à juin 2024